Sophie Verlaine s’entretient avec Natalya Kovaleva, directrice et fondatrice de l’École Russe du Samedi de Strasbourg. Installée dans la capitale alsacienne depuis plus de vingt ans, Natalya Kovaleva a lancé l’école en 2015 avec trois autres familles. Huit ans plus tard, elle dirige toujours l’association bénévole qui accueille une quarantaine d’enfants chaque samedi matin dans une salle prêtée par une association locale.

Comment est née l’École Russe du Samedi de Strasbourg ?

Sophie Verlaine : Pouvez-vous nous raconter les premiers mois de l’école ?


Natalya Kovaleva : Nous avons commencé en septembre 2015 avec seulement douze enfants, tous issus de couples mixtes ou de familles récemment arrivées de Russie. À l’époque, il n’existait aucune structure à Strasbourg qui proposait un enseignement régulier du russe aux enfants. Nous avons loué une salle au sein de l’association « Amitiés franco-russes » pour trois heures chaque samedi. Les premiers mois ont été très artisanaux : j’imprimais les manuels à la maison, les parents apportaient les craies et les cahiers. Aujourd’hui nous sommes quarante-sept élèves répartis en cinq groupes. C’est comme ça dans la plupart des écoles du samedi : on commence petit et on grandit par le bouche-à-oreille. L’une des premières élèves, une fillette de cinq ans prénommée Anna dont la mère est originaire de Kazan, est aujourd’hui en terminale et correspond régulièrement en russe avec une cousine restée sur place. Nous avons aussi vu arriver en 2017 une famille de Saint-Pétersbourg dont le père travaillait chez un sous-traitant automobile à Illkirch ; leur fils aîné a passé trois ans à l’école avant de retourner en Russie pour le lycée. Ces trajectoires montrent bien que l’association s’est construite sur des histoires individuelles plutôt que sur un plan préétabli. Chaque année, trois à quatre nouvelles familles découvrent l’école par le biais du groupe Facebook « Russes à Strasbourg » qui compte plus de 1800 membres. Nous avons dû rapidement créer une liste d’attente lorsque nous avons dépassé les cinquante inscriptions en 2019, juste avant la pandémie. En 2016, une mère de Mulhouse a fait soixante kilomètres chaque samedi pendant six mois pour que ses jumeaux de sept ans puissent suivre les cours avant qu’une antenne ne s’ouvre plus près de chez elle. Ces trajets réguliers illustrent à quel point la demande existait dans toute la région grand-est, où les familles russophones sont dispersées entre zones urbaines et rurales. Nous avons également reçu en 2018 le soutien inattendu d’un professeur de russe retraité de l’Université de Strasbourg qui a donné gratuitement des séances de méthodologie aux bénévoles pendant trois mois. En 2020, malgré les restrictions sanitaires, nous avons maintenu une petite session en ligne pendant six semaines pour six élèves de primaire afin de ne pas rompre la continuité, avant de reprendre en présentiel avec des protocoles stricts de distanciation.

Le programme pédagogique : qu’apprend-on chaque samedi matin ?

Sophie Verlaine : Quel est le contenu exact des trois heures de cours ?


Natalya Kovaleva : Chaque samedi, les enfants suivent un programme structuré autour de la langue patrimoniale. Les plus jeunes, de quatre à six ans, travaillent la phonétique et le vocabulaire de base avec des chansons et des jeux. Les groupes de sept à dix ans abordent la grammaire et la lecture de textes simples. Les adolescents, quant à eux, préparent des exposés sur l’histoire ou la littérature russe. Nous utilisons principalement les manuels de la série « Русский язык » édités à Moscou, complétés par des fiches que nous adaptons. Chez nous à l’école, nous insistons beaucoup sur l’expression orale car les enfants entendent peu le russe en dehors de la maison. Pour comprendre l’ensemble du contexte, notre guide complet des écoles russes du samedi en France analyse les différentes approches pédagogiques existantes dans d’autres villes. Les manuels russes de troisième année primaire contiennent par exemple des textes sur Pouchkine que nous complétons avec des vidéos de dessins animés soviétiques projetés sur un ordinateur portable. En 2022, un groupe d’adolescents a réalisé un court métrage de huit minutes sur la vie quotidienne à Strasbourg racontée en russe, projeté lors de la fête de fin d’année devant une vingtaine de parents. Nous avons aussi intégré en 2020 des modules sur les traditions culinaires russes, avec des recettes simples que les enfants reproduisent à la maison et présentent ensuite à l’oral. Une élève de onze ans originaire d’Irkoutsk a ainsi expliqué en russe comment préparer des blinis pendant dix minutes devant ses camarades, améliorant à la fois son vocabulaire technique et sa confiance en prise de parole. Ces activités transversales permettent de maintenir l’attention des enfants sur la durée des trois heures. En 2023, nous avons ajouté un atelier de calligraphie en cyrillique pour les plus âgés, animé par une bénévole calligraphe bénévole, qui a attiré dix participants réguliers pendant tout le premier trimestre.

Enfants autour d’une table avec des cahiers cyrilliques, école du samedi associative

Inscription : qui peut venir et comment s’organiser ?

Sophie Verlaine : Quelles sont les conditions d’inscription et le coût ?


Natalya Kovaleva : L’école est ouverte à tous les enfants à partir de quatre ans, qu’ils parlent russe à la maison ou non. L’inscription se fait en septembre via notre page Facebook ou par mail. La cotisation annuelle est de 180 euros pour un enfant et 320 euros pour deux enfants de la même fratrie. Cela couvre les frais de photocopies, le chauffage de la salle et une petite indemnité pour les intervenants extérieurs qui viennent parfois animer des ateliers. Les parents doivent s’engager à ramener leur enfant chaque samedi de 9 h 30 à 12 h 30, sauf pendant les vacances scolaires. Nous refusons rarement une inscription, mais nous demandons parfois un entretien préalable pour évaluer le niveau. En 2023, nous avons accueilli un garçon de huit ans dont les parents ne parlaient pas du tout russe mais dont la grand-mère maternelle habitait encore à Omsk ; après deux ans, il lit couramment des nouvelles adaptées et participe aux conversations de groupe. Les familles doivent également signer une charte de confidentialité car certaines informations familiales liées à la double nationalité sont parfois évoquées pendant les pauses. Nous avons par ailleurs mis en place depuis 2021 un système de parrainage où les familles déjà inscrites peuvent parrainer une nouvelle venue et bénéficier d’une réduction de vingt euros sur leur cotisation. Ce dispositif a permis d’accueillir huit nouvelles familles en 2022, dont plusieurs issues de couples franco-russes récemment installés dans le quartier de la Meinau. En 2024, nous avons également introduit une option de paiement en trois fois pour les familles aux revenus modestes, ce qui a permis d’inscrire trois enfants supplémentaires dont les parents travaillaient dans le secteur hospitalier à Strasbourg.

Le défi du bénévolat : comment tenir sur la durée ?

Sophie Verlaine : Comment gérez-vous la fatigue du bénévolat après huit ans ?


Natalya Kovaleva : Le plus difficile est de trouver des remplaçantes quand une enseignante est malade. Nous sommes cinq bénévoles régulières et nous n’avons pas de budget pour payer des professeures diplômées. Les parents nous demandent souvent si nous allons continuer l’année suivante ; chaque été je me pose la question. Pourtant, quand je vois une petite de cinq ans lire son premier mot en cyrillique, je retrouve la motivation. Nous avons mis en place un système de rotation des tâches : l’une s’occupe des inscriptions, une autre des fournitures, une troisième des relations avec la mairie. C’est comme ça dans la plupart des écoles du samedi ; sans cette organisation, l’association s’effondrerait en deux ans. L’an dernier, une bénévole a dû s’absenter six semaines pour raisons médicales ; nous avons fait appel à une ancienne élève de vingt-deux ans revenue de Moscou pour ses études, qui a assuré les deux groupes d’adolescents sans rémunération. Ces solidarités ponctuelles permettent de tenir, mais elles restent fragiles. Nous organisons également chaque année une réunion de bilan en juin où les parents peuvent proposer des idées d’ateliers ou signaler des difficultés logistiques. En 2019, cette réunion a débouché sur l’achat collectif de trente manuels neufs grâce à une collecte de fonds qui a rapporté quatre cent cinquante euros en trois semaines. En 2023, nous avons également mis en place un groupe de discussion WhatsApp réservé aux bénévoles pour partager les urgences et répartir les tâches imprévues en temps réel.

Les enfants alsaciens-russophones : un profil particulier

Sophie Verlaine : Les enfants ont-ils des particularités liées à leur environnement alsacien ?


Natalya Kovaleva : Beaucoup d’enfants sont trilingues : français à l’école, alsacien avec les grands-parents et russe à la maison. Cela crée parfois des interférences phonétiques, surtout avec le « r » uvulaire français. Nous consacrons donc plus de temps à la prononciation. Les familles sont souvent très mobiles : certains enfants passent six mois en Russie chaque année, d’autres n’y vont jamais. Cette hétérogénéité oblige à différencier les exercices constamment. cours de russe à Strasbourg propose des solutions complémentaires pour les familles qui souhaitent intensifier l’apprentissage en semaine. Un garçon de neuf ans dont le père travaille chez Airbus à Toulouse passe ainsi six mois par an chez ses grands-parents à Ekaterinbourg ; à son retour, il doit réapprendre certains automatismes de grammaire française qui interfèrent avec le russe. Nous avons remarqué que les enfants exposés à l’alsacien produisent parfois des sons plus gutturaux en russe, ce qui nécessite des exercices spécifiques de contraste avec des enregistrements de locuteurs natifs. Une fillette de sept ans a ainsi progressé de manière notable après avoir répété quotidiennement des phrases contenant des « r » roulés pendant un mois. Nous avons également observé que les enfants alsaciens-russophones développent souvent une meilleure conscience métalinguistique, ce qui les aide à passer plus facilement d’une langue à l’autre lors des exposés.

Enfant bilingue lisant un livre russe avec sa mère dans un appartement strasbourgeois

Les demandes des parents : les 5 questions qui reviennent

Sophie Verlaine : Quelles sont les interrogations les plus fréquentes des familles ?


Natalya Kovaleva : La première question porte sur le diplôme : « Est-ce que ça prépare au DELF russe ? » Nous expliquons que nous ne préparons pas spécifiquement aux examens officiels, mais que les enfants qui restent trois ans atteignent généralement le niveau A2. La deuxième concerne les devoirs : beaucoup de parents veulent des exercices supplémentaires à faire à la maison. Nous en donnons, mais avec modération pour ne pas décourager les enfants. La troisième porte sur le maintien du niveau pendant les vacances d’été. Nous conseillons de lire au moins dix minutes par jour. La quatrième concerne le coût des voyages en Russie pour les examens. Enfin, les parents nous demandons souvent si l’école peut accueillir des adultes ; pour l’instant nous restons centrés sur les enfants. En 2021, deux familles ont organisé un voyage collectif à Saint-Pétersbourg pour que leurs enfants passent le test de niveau A2 du Centre Russe ; six enfants sur huit ont réussi, ce qui a renforcé la motivation des autres. Nous avons également constaté une augmentation des demandes concernant les certifications internationales depuis l’ouverture des frontières post-pandémie en 2022. Pour les familles qui ne peuvent pas se déplacer chaque semaine, les programmes d’apprentissage en distanciel pour enfants offrent une alternative flexible qui complète notre approche présentielle.

Conseils pour les parents qui hésitent encore

Sophie Verlaine : Que diriez-vous à une famille qui hésite à inscrire son enfant ?


Natalya Kovaleva : Le premier conseil est d’assister à une séance d’essai gratuite en septembre. Le deuxième est de discuter avec d’autres parents déjà inscrits ; leurs retours sont plus utiles que les brochures. Le troisième est d’accepter que les progrès soient lents les six premiers mois. Enfin, il faut prévoir un petit budget pour des livres et des applications que nous recommandons. Une famille de Colmar a ainsi testé trois samedis avant de s’inscrire ; leur fille de six ans refusait initialement de parler, puis a commencé à chanter des comptines russes à la maison après quatre semaines. transmettre le russe à son enfant : la méthode aide également les parents à structurer le suivi à la maison entre les séances du samedi.

5 questions — vrai/faux sur les écoles du samedi

Sophie Verlaine : Cinq affirmations rapides, vrai ou faux ?


Natalya Kovaleva :

  1. Les écoles du samedi remplacent l’enseignement scolaire russe. Faux. Elles complètent seulement l’exposition à la langue.
  2. Il faut parler russe à la maison pour que l’école soit utile. Faux, mais les progrès sont plus rapides quand l’enfant entend la langue en dehors des trois heures.
  3. Les enseignants sont tous diplômés de philologie russe. Faux. Beaucoup sont des parents ou des bénévoles passionnés sans formation universitaire.
  4. Les écoles du samedi existent uniquement dans les grandes villes. Faux. On en trouve aussi à Mulhouse, à Colmar et même à Sarreguemines.
  5. L’enseignement est gratuit partout en France. Faux. La plupart demandent une cotisation annuelle entre 150 et 300 euros.

Vos conseils finaux pour les familles

Natalya Kovaleva :

  1. Commencez dès quatre ans si possible ; la phonétique s’installe plus facilement.
  2. Participez aux réunions de parents : c’est là que se construisent les projets communs.
  3. Ne comparez pas votre enfant avec ceux qui vont à l’école russe tous les jours à Moscou ; les contextes sont trop différents.

Pour approfondir les ressources pédagogiques et découvrir d’autres associations russophones en France, consultez ressources pédagogiques pour enseigner le russe aux enfants et culture et associations russophones en France.