Dans cet entretien, Marion Delalande, journaliste spécialisée dans l’éducation, s’entretient avec Delphine Charrier, psychologue scolaire à Strasbourg. Forte de ses 13 ans d’expérience, Delphine est spécialisée dans l’accompagnement des enfants bilingues et biculturels. Elle nous aide à comprendre comment distinguer les étapes normales du développement du bilinguisme des véritables difficultés d’apprentissage.
Le bilinguisme ne cause pas de retard de langage : ce que dit la science
Marion Delalande : On entend souvent que le bilinguisme peut causer un retard de langage chez les enfants. Qu’en est-il réellement ?
Delphine Charrier : C’est une confusion fréquente chez les parents. Ce qu’on observe en réalité, c’est que le bilinguisme ne cause pas de retard. Les études en psycholinguistique montrent clairement que les enfants bilingues atteignent les mêmes jalons linguistiques que leurs pairs monolingues, mais parfois dans des délais un peu différents. Par exemple, un enfant peut commencer à parler un peu plus tard, mais il le fait généralement dans les deux langues simultanément. Ce qui est important, c’est de vérifier que l’enfant progresse dans chacune des langues, même si c’est à un rythme qui lui est propre.
Dans mon quotidien à Strasbourg, je reçois régulièrement des parents inquiets parce que leur enfant de trois ou quatre ans mélange encore beaucoup les deux langues, ou parce qu’un enseignant a mentionné un « petit retard » sans plus de précision. La première chose que je fais, c’est de reprendre l’historique d’exposition aux deux langues : depuis quand, dans quelles proportions, avec qui. Il faut vraiment distinguer un enfant qui découvre le français à l’entrée en maternelle après avoir grandi exclusivement en russe à la maison, d’un enfant réellement bilingue depuis la naissance. Les deux profils n’ont pas du tout le même rythme attendu, et c’est souvent là que se joue le malentendu avec l’école.
Ce qu’on observe en réalité en psycholinguistique, c’est que le vocabulaire total d’un enfant bilingue, une fois les deux langues additionnées, est généralement équivalent voire supérieur à celui d’un enfant monolingue du même âge, même si chaque langue prise isolément peut sembler un peu moins riche. Cette richesse cumulée s’explique par l’exposition précoce à plusieurs systèmes linguistiques, ce qui n’est pas sans rappeler les avantages du bilinguisme précoce 0-6 ans. Plusieurs travaux en sciences cognitives associent aussi le bilinguisme précoce à une meilleure flexibilité mentale et à une capacité accrue à passer d’une tâche à l’autre, ce qui montre que le bilinguisme a des avantages cognitifs au-delà du langage lui-même. Cela souligne l’importance de ne pas confondre rythme d’acquisition et retard de langage, et de considérer l’ensemble des avantages cognitifs qu’apporte le bilinguisme.
Le mélange des langues (code-switching) : une compétence, pas une confusion
Marion Delalande : Certains parents s’inquiètent lorsque leur enfant mélange deux langues dans une même phrase. Est-ce un problème ?
Delphine Charrier : Non, ce phénomène est ce qu’on appelle l’alternance codique, ou “code-switching”. C’est une compétence plutôt qu’une confusion. Les enfants bilingues utilisent cette habileté pour exprimer des concepts qu’ils ne connaissent que dans une langue ou pour s’adapter à leur interlocuteur. Par exemple, ils peuvent insérer un mot en français dans une phrase en russe s’ils ne connaissent pas le mot en russe. C’est tout à fait normal et montre leur capacité d’adaptation linguistique.
En pratique, un enfant peut dire : « Je veux un jus de pomme, пожалуйста » (s’il vous plaît, en russe). Ce phénomène reflète non seulement leur flexibilité cognitive mais aussi leur capacité à naviguer entre cultures et langues, ce qui est un atout considérable dans un monde de plus en plus globalisé. Par ailleurs, l’alternance codique facilite souvent la communication dans des environnements multiculturels, en permettant aux enfants de s’intégrer plus facilement dans des groupes variés et de choisir, presque intuitivement, le mot le plus adapté à la situation. Il faut vraiment distinguer ce réflexe linguistique naturel d’une confusion : c’est au contraire un signe de maîtrise fine des deux systèmes. Cela permet également de maintenir un lien fort avec les origines culturelles, notamment dans le cadre de la transmission de la langue russe aux enfants.
Les vrais signaux d’alerte à surveiller
Marion Delalande : Quels sont les véritables signes qui pourraient indiquer une difficulté d’apprentissage chez un enfant bilingue ?
Delphine Charrier : Les signaux d’alerte incluent un retard significatif dans l’acquisition des deux langues, pas seulement l’une d’elles. Par exemple, si un enfant de 5 ans ne construit pas de phrases simples dans aucune des langues, cela peut être préoccupant. Il faut vraiment distinguer ce qui relève du rythme propre au bilinguisme de ce qui relève d’un trouble réel : l’articulation, la compréhension et la fluidité doivent être observées dans les deux langues avant de tirer une conclusion. Si un enfant est en difficulté dans ces domaines à la fois en français et en russe, une évaluation plus approfondie est nécessaire.
Dans ce cas de figure, on recommande généralement d’augmenter l’exposition à la langue la plus faible à la maison et, si les difficultés persistent dans les deux langues au-delà de quelques mois, de consulter un orthophoniste. Pour les parents inquiets, il est aussi essentiel de savoir que parfois un enfant bilingue peut sembler perdre sa langue, ce qui nécessite une approche ajustée pour chaque situation unique. Les parents doivent être vigilants sans pour autant paniquer, car chaque enfant suit son propre rythme de développement.

Comment se déroule une évaluation orthophonique pour un enfant bilingue
Marion Delalande : Pour un enfant bilingue suspecté de difficultés, comment se déroule une évaluation orthophonique ?
Delphine Charrier : Une évaluation orthophonique pour un enfant bilingue prend en compte les deux langues, c’est vraiment le point de départ indispensable. L’orthophoniste utilise des tests adaptés qui évaluent les compétences linguistiques dans chaque langue séparément, puis compare les résultats. L’objectif est de comprendre si les difficultés sont présentes dans les deux langues ou seulement dans une, ce qui pourrait indiquer une exposition insuffisante plutôt qu’un trouble. Par exemple, un test évalue la capacité de l’enfant à comprendre des instructions simples dans chaque langue, ainsi que la richesse et la structure de son vocabulaire.
Lors d’une évaluation typique, l’orthophoniste commence généralement par des jeux de mots simples et des exercices de compréhension auditive dans un contexte ludique, ce qui réduit le stress pour l’enfant et permet une observation plus naturelle de ses compétences. Ce qu’on observe en réalité, c’est que la difficulté du diagnostic tient surtout au fait que peu de professionnels sont formés à distinguer un décalage lié au bilinguisme d’un trouble structurel du langage. Il est donc important de consulter un orthophoniste qui a une expérience spécifique des enfants bilingues, et non uniquement une formation généraliste. Les résultats de ces évaluations sont ensuite utilisés pour établir un plan d’action adapté, qui peut inclure une intervention orthophonique ciblée ou des activités linguistiques supplémentaires à la maison, toujours en préservant l’aspect positif et naturel du bilinguisme de l’enfant.
Le rôle de l’enseignant : informer sans stigmatiser
Marion Delalande : Quel rôle jouent les enseignants dans ce processus ?
Delphine Charrier : Les enseignants ont un rôle crucial. Ils doivent être informés des caractéristiques du bilinguisme pour éviter de stigmatiser l’enfant. Il est important qu’ils communiquent avec les parents de manière constructive. Par exemple, s’ils remarquent que l’enfant a des difficultés en classe, cela devrait être abordé comme une observation, pas une conclusion. Ils peuvent aussi aider en intégrant des ressources adaptées et en collaborant avec des spécialistes.
C’est une confusion fréquente chez les parents de croire que l’école doit être tenue à l’écart du contexte bilingue de l’enfant. Au contraire, quand les enseignants savent qu’un enfant grandit avec deux langues à la maison, ils interprètent beaucoup mieux certains comportements : un temps de latence avant de répondre, un mélange occasionnel de mots, ou une préférence marquée pour une langue selon le contexte. Un enseignant informé sait qu’il ne s’agit pas d’un signe de faiblesse mais d’une étape normale, et adapte sa pédagogie en conséquence, par exemple en valorisant les deux langues plutôt qu’en les opposant. Pour les familles qui souhaitent aussi entretenir ce lien en dehors de l’école, des ressources sur la diaspora russe et transmission culturelle en Europe offrent des perspectives enrichissantes sur la manière de faire vivre la culture d’origine au quotidien.

Idées reçues les plus fréquentes chez les parents
Marion Delalande : Quelles sont les idées reçues que vous rencontrez souvent chez les parents ?
Delphine Charrier : Une idée reçue courante est que l’apprentissage simultané de deux langues surcharge l’enfant. En réalité, le cerveau des enfants est extrêmement plastique et capable de gérer plusieurs langues. Une autre idée fausse est qu’il faut attendre que l’enfant maîtrise totalement une langue avant d’en introduire une autre. Ce qu’on observe en réalité, c’est que l’exposition précoce à plusieurs langues est bénéfique pour le développement cognitif.
J’entends aussi très souvent l’idée qu’un enfant bilingue serait forcément plus lent à l’école, ou qu’il faudrait « privilégier » la langue de scolarisation au détriment de la langue familiale pour ne pas le pénaliser. C’est exactement l’inverse de ce que montre la recherche : affaiblir la langue familiale ne renforce pas la langue de l’école, cela prive simplement l’enfant d’une ressource cognitive et affective importante. Il faut vraiment distinguer le fait de consolider les deux langues, de l’idée fausse selon laquelle il faudrait en sacrifier une pour que l’autre progresse plus vite.
Ce qu’on observe en réalité, c’est que les enfants bilingues ont souvent une meilleure capacité à résoudre des problèmes et une flexibilité mentale accrue par rapport à leurs pairs monolingues, notamment une capacité accrue à alterner entre différentes tâches. C’est un avantage direct du bilinguisme précoce, qui réfute ainsi plusieurs mythes du bilinguisme précoce encore très répandus, comme l’idée qu’il faudrait « choisir » une langue dominante pour ne pas surcharger l’enfant. Une compréhension plus profonde de ces dynamiques peut aussi aider à réduire l’anxiété des parents et à encourager une approche plus naturelle et détendue de l’apprentissage des langues à la maison. En adoptant une perspective informée, les parents peuvent mieux soutenir le développement linguistique de leurs enfants.
Accompagner un enfant bilingue en difficulté réelle
Marion Delalande : Comment accompagnez-vous un enfant qui présente de réelles difficultés ?
Delphine Charrier : L’accompagnement commence par une évaluation approfondie pour comprendre la nature des difficultés. Ensuite, nous élaborons un plan personnalisé qui peut inclure des séances d’orthophonie, des adaptations pédagogiques en classe et un soutien psychologique. Par exemple, un enfant pourrait bénéficier de petites sessions de révision linguistique en groupe pour renforcer ses compétences. La clé est de travailler en étroite collaboration avec les parents, les enseignants et, quand c’est nécessaire, l’orthophoniste.
Ce qu’on observe en réalité, c’est que les enfants qui présentent une vraie difficulté progressent nettement mieux lorsque l’accompagnement se fait en parallèle dans les deux langues, plutôt qu’en mettant l’une entre parenthèses le temps de « rattraper » l’autre. Des activités ludiques, comme des jeux de rôle bilingues ou de la lecture partagée en français et en russe, permettent souvent de renforcer la confiance de l’enfant sans qu’il ait l’impression de subir une rééducation. Ce type d’approche, axée sur la collaboration et la personnalisation, démontre comment les défis linguistiques peuvent être transformés en opportunités de croissance personnelle et académique, à condition de rester attentif aux progrès réels dans les deux langues et de ne pas relâcher trop tôt le suivi.
Ressources et professionnels à consulter en cas de doute
Marion Delalande : Quels professionnels et ressources recommandez-vous aux parents en cas de doute ?
Delphine Charrier : En cas de doute, il est conseillé de consulter un orthophoniste spécialisé dans le bilinguisme. Les psychologues scolaires peuvent aussi jouer un rôle important. Par ailleurs, il existe des ressources en ligne, comme des articles et des vidéos, qui expliquent les étapes du développement bilingue. Des associations spécialisées offrent également des conseils et des ateliers pour parents et enfants.
Pour approfondir la compréhension des dynamiques familiales, notamment dans les contextes multiculturels, il peut être pertinent de se pencher sur des ressources qui abordent la transmission de la langue russe aux enfants. Ces ressources sont essentielles pour les parents souhaitant offrir à leurs enfants une éducation linguistique riche et intégrée. En s’informant et en se connectant avec d’autres familles, les parents peuvent trouver un soutien précieux et des solutions adaptées à leur situation unique.
5 questions rapides — vrai/faux
Marion Delalande : Le bilinguisme peut causer un retard de langage chez l’enfant.
Delphine Charrier : Faux. Les études montrent que le bilinguisme précoce ne cause pas de retard.
Marion Delalande : Mélanger deux langues dans une même phrase est un signe de confusion.
Delphine Charrier : Faux. C’est un phénomène normal appelé alternance codique.
Marion Delalande : Un enfant bilingue doit maîtriser une langue avant d’en apprendre une autre.
Delphine Charrier : Faux. L’exposition simultanée est bénéfique.
Marion Delalande : Les enseignants doivent signaler toute difficulté linguistique comme un problème potentiel.
Delphine Charrier : Vrai, mais avec précaution et sans stigmatisation.
Marion Delalande : Un retard linguistique dans une seule langue est préoccupant.
Delphine Charrier : Faux. Ce n’est préoccupant que si le retard est dans les deux langues.
Vos conseils finaux pour les parents d’enfants bilingues
- Surveillez le développement dans les deux langues. Un retard dans une seule langue peut simplement indiquer une exposition insuffisante.
- Collaborez avec les enseignants. Ils peuvent fournir des observations précieuses sur le développement de votre enfant en classe.
- Consultez des spécialistes si nécessaire. Un orthophoniste ou un psychologue scolaire peut vous aider à évaluer et à traiter toute difficulté.
Pour aller plus loin sur l’accompagnement scolaire des enfants biculturels, consultez notre guide sur la biculturalité de l’enfant franco-russe entre 6 et 12 ans.