Dans son cabinet du 6e arrondissement de Lyon, Marina Volkova reçoit chaque semaine des parents qui formulent presque tous la même phrase : « Il comprend encore, mais il ne répond plus en russe. » Orthophoniste formée à Saint-Pétersbourg puis à Paris, elle s’est spécialisée depuis douze ans dans l’accompagnement des familles franco-russes. Couples mixtes, expatriés de Moscou ou de Minsk, grands-parents inquiets de ne plus pouvoir communiquer avec leurs petits-enfants : son agenda dit beaucoup de la fragilité du bilinguisme russe en France.
Nous l’avons rencontrée pour comprendre comment se manifeste l’érosion du russe chez l’enfant, à quel âge consulter, et ce que les parents peuvent vraiment faire au quotidien. Elle prévient : aucune recette miracle, mais une logique claire, des seuils observables, et beaucoup de patience.
Orthophoniste · Lyon
Marina Volkova
Douze ans d'expérience auprès de familles franco-russes. Formée à Saint-Pétersbourg puis à Paris. Reçoit dans son cabinet du 6e arrondissement enfants et adolescents bilingues. Portrait éditorial.
Les premiers signes d'érosion du russe
Claire Vasseur : Marina, quels sont les tout premiers signes qu'un enfant commence à perdre sa langue maternelle russe ?
Marina Volkova : Le premier signe, et le plus précoce, c'est ce que nous appelons la réduction lexicale productive. L'enfant comprend tout, ou presque, mais son vocabulaire actif se rétrécit. Il utilise des mots-valises, des hyperonymes : « la chose », « le truc », « l'animal » au lieu de mots précis. Une mère m'a raconté que son fils de cinq ans, qui parlait spontanément du « ёжик » (le hérisson) à trois ans, ne disait plus que « le petit animal piquant ». Ce glissement vers le générique est un signal très fiable.Le deuxième signe, c’est la frustration silencieuse. L’enfant veut dire quelque chose, ouvre la bouche, et bascule en français. Pas par paresse, par économie cognitive : trouver le mot russe lui demande un effort que le français ne réclame plus. Beaucoup de parents interprètent ce basculement comme un caprice ou un refus. Ce n’en est presque jamais un.
Troisième signe, plus tardif : la grammaire qui se simplifie. Le russe a une morphologie très riche, six cas, des aspects verbaux, des accords complexes. Quand un enfant produit des phrases « plates », sans déclinaisons correctes, c’est que le système grammatical russe se fragilise. C’est le moment où je conseille un bilan, parce que reconstruire de la morphologie est nettement plus long que de l’entretenir.
Claire Vasseur : Y a-t-il un âge où ces signes apparaissent typiquement ?Marina Volkova : Il existe deux pics de fragilité que je vois revenir dans presque toutes les familles. Le premier, vers 3 ou 4 ans, à l'entrée en maternelle. L'enfant découvre que le français est la langue de tout le monde, et le russe celle d'une seule personne, ou de deux. C'est un choc sociolinguistique. Si le parent russophone ne maintient pas une exposition forte à ce moment-là, l'érosion peut être très rapide.Le second pic, plus profond, se situé vers 6 ou 7 ans, à l’entrée au CP. L’apprentissage de la lecture en français mobilise énormément d’énergie cognitive, et l’enfant a besoin que le français devienne sa langue de référence pour décoder. Beaucoup d’enfants « rangent » alors le russe dans un placard mental : ils comprennent encore, mais ne parlent plus. Si les parents n’introduisent pas la lecture en russe en parallèle, ou au moins une exposition orale soutenue, c’est là que le russe se fige.
Il existe aussi une troisième zone, l’adolescence, où certains enfants veulent au contraire récupérer la langue qu’ils ont perdue. Le travail est différent, mais loin d’être désespéré.
Les causes : ce que disent les familles
Claire Vasseur : Quand un enfant commence à perdre le russe, quelles sont les causes les plus fréquentes que vous identifiez en consultation ?Marina Volkova : La cause numéro un, je le dis sans détour, c'est l'insuffisance d'exposition. Les recherches convergent vers un seuil critique d'environ 25 à 30 % du temps d'éveil dans la langue minoritaire pour un maintien actif. En dessous, le système se contracte. Or beaucoup de familles franco-russes vivent une asymétrie naturelle : un seul parent russophone, peu de pairs russes, école française à plein temps. L'enfant peut facilement n'avoir que 10 % de son temps en russe.Deuxième cause, plus délicate : la qualité de l’exposition. Un parent russophone qui s’adresse à son enfant uniquement pour des consignes — « range tes chaussures », « viens manger » — donne une exposition pauvre. Le russe ne se développe pas sur l’impératif. Il a besoin de récits, de jeux, de chansons, de désaccords élaborés. C’est ce que les chercheurs appellent la compétence narrative, et c’est elle qui fait basculer un enfant vers un bilinguisme robuste.
Troisième cause : l’isolement social du russe. Quand un enfant n’entend la langue que d’un seul adulte, il l’associe à une relation, pas à un monde. Si cet adulte s’absente — voyage, hospitalisation —, le russe disparaît avec lui. Diversifier les voix russes autour de l’enfant, c’est diversifier ses ancrages.
Claire Vasseur : Voyez-vous des différences entre les enfants de couples mixtes et les enfants de familles entièrement expatriées ?Marina Volkova : Oui, très nettement. Dans les couples mixtes, le russe est presque toujours minoritaire dès la naissance. La famille peut accompagner activement [la transmission du russe au quotidien](/transmission-langue-russe-enfants/), mais elle part avec un handicap structurel. Le risque principal, c'est que le parent russophone se décourage en voyant son enfant répondre systématiquement en français, et glisse lui-même vers le français à la maison. C'est ce que j'appelle la capitulation linguistique parentale. Une fois qu'elle a lieu, le russe est très difficile à récupérer.Dans les familles expatriées russes, le russe est la langue du foyer, des grands-parents, des appels vidéo. L’exposition est plus élevée et la grammaire tient plus longtemps. Mais ces familles me consultent souvent vers 8 ou 9 ans, quand l’enfant refuse de lire en russe ou rejette la culture russe en bloc, par mimétisme avec ses camarades français. C’est un autre type de problème : pas une érosion linguistique, mais une crise identitaire qui menace secondairement la langue.
Quand consulter un orthophoniste
Claire Vasseur : Beaucoup de parents hésitent à consulter parce qu'ils ne savent pas si leur enfant a un « vrai » problème ou simplement un bilinguisme tardif. Quels sont vos critères ?Marina Volkova : J'ai trois critères assez nets. Le premier, c'est le retard transversal : si l'enfant présente un retard de langage dans les deux langues à la fois, comparé aux normes monolingues, on doit examiner. Un bilingue ne devrait jamais accumuler de retard dans les deux langues simultanément. C'est un mythe, hélas tenace, que le bilinguisme retarderait le langage.Le deuxième, c’est l’arrêt brutal. Si un enfant qui parlait russe couramment à 4 ans ne le parle plus du tout à 5 ans, sans cause familiale identifiable, c’est un signal qui mérite un bilan. Pas forcément un trouble, mais une situation à comprendre.
Le troisième, c’est la souffrance, du côté de l’enfant ou du parent. Quand le moment du russe devient tension, larmes ou honte, il faut un tiers professionnel. Pas pour réparer la langue tout de suite, mais pour reconstruire la relation à la langue.
Claire Vasseur : Et concrètement, qu'est-ce qui se passe lors d'une première consultation ?Marina Volkova : Une première consultation dure environ 1h30. Je commence par un entretien parental sans l'enfant, parce que beaucoup de choses ne se disent pas devant lui. Je veux comprendre l'histoire linguistique de la famille, les langues parlées par chaque grand-parent, l'école, les voyages. Puis je rencontre l'enfant seul, en russe, avec des activités adaptées à son âge : raconter une histoire à partir d'images, décrire un objet, jouer à des devinettes.Au terme de la séance, je dis aux parents ce que j’ai observé en termes simples : où en est l’enfant en compréhension, en production, en grammaire, en récit. Dans la moitié des cas environ, je ne propose pas de séances : je propose des aménagements familiaux, parce que le problème est environnemental, pas clinique.
Les outils du quotidien : ce qui marche, ce qui ne marche pas
Claire Vasseur : Pour les familles qui veulent renforcer le russe à la maison, quels sont les exercices ou les rituels que vous recommandez ?Marina Volkova : Je donne presque toujours quatre rituels simples, dans cet ordre. Le premier, c'est la lecture partagée du soir, en russe, vingt minutes par jour, à voix haute. Pas en lisant l'histoire à l'enfant comme un livre fermé, mais en pointant les images, en posant des questions, en laissant l'enfant compléter les phrases. C'est ce que les chercheurs appellent la lecture dialogique, et c'est l'outil le plus puissant que je connaisse pour entretenir le vocabulaire et la syntaxe.Le deuxième rituel, c’est le dîner en russe. Une règle simple : à table, on parle russe. Pas de leçon, pas d’évaluation. Juste la conversation banale, sur la journée, sur ce qui agace. C’est dans ces échanges ordinaires que le russe vit ou meurt.
Le troisième rituel, ce sont les chansons et les comptines, surtout pour les jeunes enfants. La musique fixe la prosodie du russe, ses accents toniques, sa mélodie. Le quatrième, plus tardif, c’est l’écriture : dès que l’enfant lit en français, j’introduis progressivement le cyrillique. Pas pour faire un lettré, mais pour ancrer la langue dans une autre modalité que l’oral, qui s’érode plus vite.
Claire Vasseur : Et les outils numériques ? Dessins animés, applications, chaînes YouTube en russe ?Marina Volkova : Là, je suis nuancée. Les dessins animés en russe — Маша и Медведь, Смешарики, Фиксики — sont une exposition utile, surtout pour le vocabulaire concret et la prosodie. Mais ils ne remplacent jamais l'interaction. Un enfant qui regarde trois heures de dessins animés russes par jour sans adulte développe un russe passif correct, mais il ne parle pas. La langue se construit dans l'échange.Les applications sont conçues pour des apprenants de russe langue étrangère, pas pour des bilingues. Elles complètent, ne structurent pas. Ce qui marche, ce sont les appels vidéo réguliers avec des grands-parents russophones. Trente minutes deux fois par semaine avec une grand-mère à Saint-Pétersbourg valent plus que cinq heures d’application solitaire.
Claire Vasseur : L'[école russe du samedi](/ecoles-russes-du-samedi-france/) est-elle une bonne idée, et à partir de quel âge ?Marina Volkova : Oui, c'est un outil précieux, à condition de ne pas en attendre l'impossible. Les écoles du samedi offrent ce que la famille seule ne peut souvent pas donner : un cadre scolaire en russe, des pairs russophones, une socialisation autour de la langue. L'enfant voit que le russe n'est pas seulement « la langue de maman » mais une langue avec ses propres institutions.L’âge idéal dépend de l’enfant. Pour les familles très exposées, je recommande à partir de 5 ou 6 ans. Pour les couples mixtes, parfois plus tôt, dès 4 ans. Mais attention : trois heures le samedi matin ne sauvent pas une langue qu’on ne parle pas le reste de la semaine. C’est un complément, pas une perfusion.
Les 3 choses à retenir
Claire Vasseur : Pour conclure, si vous deviez retenir trois messages essentiels pour les familles franco-russes qui vous lisent, quels seraient-ils ?Marina Volkova : Le premier, c'est que le bilinguisme russe-français n'est jamais acquis une fois pour toutes. Il se travaille, il se nourrit, il se défend. Une famille qui maintient le russe sur quinze ans n'a pas eu de chance : elle a fait des choix, jour après jour.Le deuxième, c’est que la qualité prime sur la quantité, mais que la quantité reste indispensable. Vingt minutes de lecture partagée valent plus qu’une heure de dessin animé en fond sonore. Mais vingt minutes par jour pendant dix ans, c’est beaucoup d’heures cumulées. Aucune méthode courte ne remplace cette régularité.
Le troisième, et c’est peut-être le plus important : un enfant qui résiste au russe à un moment donné n’est pas perdu. Le bilinguisme est une trajectoire, pas un état. J’ai vu des adolescents qui refusaient de parler russe à 10 ans s’inscrire en LV3 russe au lycée et retrouver leur langue de l’intérieur. Ce qui rend cette reprise possible, c’est ce que les parents ont semé silencieusement pendant les années de refus. Une famille peut s’inspirer d’une méthode pédagogique éprouvée pour enfants russophones ou tracer son propre chemin : l’essentiel est de continuer à arroser, même quand rien ne semble pousser.
Questions rapides : les idées reçues sur le bilinguisme russe
Claire Vasseur : « Le bilinguisme retarde le langage » — vrai ou faux ?Marina Volkova : Faux. C'est un mythe que la recherche a démenti depuis trente ans. Un enfant bilingue peut produire ses premiers mots à un âge légèrement différent d'un enfant monolingue, mais ses compétences cumulées dans les deux langues sont normales. Si un enfant bilingue présente un retard transversal, dans les deux langues, alors il y a un trouble du langage à explorer — mais c'est le trouble qui retarde, pas le bilinguisme.Claire Vasseur : « Il faut choisir une langue dominante à la maison » — vrai ou faux ?Marina Volkova : Faux, dans la plupart des cas. La règle qui fonctionne le mieux dans les couples mixtes, c'est OPOL — un parent, une langue. Chaque parent parle exclusivement sa langue avec l'enfant. Cette règle protège la minoritaire et clarifie les codes pour l'enfant. Elle n'est pas sacrée, on peut la moduler, mais l'idée que le foyer doit avoir une langue unique est contre-productive pour la langue minoritaire.Claire Vasseur : « L'enfant qui mélange les deux langues, c'est mauvais signe » — vrai ou faux ?Marina Volkova : Faux. Le mélange — code-switching — est un comportement normal et même intelligent du bilingue. C'est le signe que l'enfant gère deux systèmes en parallèle. Cela devient préoccupant uniquement si le mélange masque un déficit lexical massif. Mais en soi, l'alternance est saine.Claire Vasseur : « Après 7 ans, c'est trop tard pour le russe » — vrai ou faux ?Marina Volkova : Très faux, et pourtant tellement répandu. Il existe des âges plus favorables à certains aspects de la langue (la prosodie, l'accent), mais on peut consolider, voire reconstruire le russe à 8, 12, 16 ans. Le travail est différent, plus explicite, plus métalinguistique. Mais il marche. J'ai des dossiers d'adolescents qui sont aujourd'hui parfaitement bilingues alors qu'ils avaient « perdu » leur russe entre 6 et 10 ans.Claire Vasseur : « Lire en russe à un enfant qui ne sait pas lire le cyrillique est inutile » — vrai ou faux ?Marina Volkova : Faux et même contre-productif comme idée. La lecture orale par un adulte expose l'enfant à une langue plus riche que la conversation : phrases plus longues, vocabulaire plus rare, structures plus élaborées. Cette exposition est précieuse même — et surtout — quand l'enfant ne déchiffre pas encore. Lire à voix haute en russe à un enfant de 4 ans, c'est l'un des meilleurs investissements linguistiques que l'on puisse faire.Claire Vasseur : « Les dessins animés en russe sont aussi efficaces qu'un parent qui parle » — vrai ou faux ?Marina Volkova : Faux. La langue ne s'acquiert pas par exposition passive. Les dessins animés enrichissent le vocabulaire et l'oreille, c'est utile, mais ils ne remplacent pas l'interaction. Un parent qui parle, corrige, plaisante, raconte sa journée donne à l'enfant ce qu'aucun écran ne donne : un partenaire qui répond, qui se trompe, qui s'adapte. C'est dans cet ajustement permanent que la langue se construit.Claire Vasseur : « Le russe est une langue trop difficile pour un enfant français » — vrai ou faux ?Marina Volkova : Faux et un peu vexant pour les enfants. Aucune langue n'est trop difficile pour un cerveau d'enfant exposé naturellement. Le russe a une morphologie complexe, c'est vrai, mais l'enfant l'acquiert sans effort conscient quand l'exposition est suffisante. C'est seulement quand on l'apprend tard, en langue étrangère, que la difficulté devient saillante. Pour un enfant de 4 ans, le russe et le français sont aussi difficiles l'un que l'autre, c'est-à-dire pas vraiment difficiles du tout.

