Dans les couloirs feutrés des tribunaux parisiens, lors des conférences internationales de l’UNESCO ou dans les cabinets de notaires qui traitent des successions franco-russes, Marc Petrov est présent depuis quinze ans. Traducteur assermenté auprès de la Cour d’Appel de Paris, interprète de conférence certifié par l’ESIT, il fait partie de cette catégorie rare de professionnels capables de travailler dans les deux directions — russe vers français, français vers russe — et dans les deux modes : à l’écrit et à l’oral.
Rencontré dans son bureau parisien du 9e arrondissement, entre deux missions d’interprétation, Marc Petrov livre un témoignage rare sur un métier peu documenté, ses paradoxes — entre passion et précarité — et son avenir face aux bouleversements technologiques et géopolitiques de 2026.
Traducteur-interprète assermenté russe-français
Expert judiciaire auprès de la Cour d'Appel de Paris
Paris — 15 ans d'expérience
Diplômé de l'ESIT (École Supérieure d'Interprètes et de Traducteurs, Sorbonne Nouvelle)
Spécialisé : interprétation de conférence et traduction juridique
Marc Petrov, comment êtes-vous entré dans la profession ? Votre parcours n'est pas linéaire, si je comprends bien.
Non, effectivement. J'ai grandi dans une famille franco-russe : ma mère est française, mon père est russe arrivé en France à la fin des années 1980. J'ai grandi bilingue, mais sans jamais vraiment "travailler" ma maîtrise du russe — je le parlais à la maison, je lisais un peu, mais c'était informel.La révélation a eu lieu à l’université : j’avais commencé des études de droit, et j’ai réalisé que le russe, combiné à un profil juridique, était un avantage exceptionnel. J’ai changé d’orientation, j’ai intégré le cursus LEA à Paris IV avec le russe comme langue A, puis j’ai passé le concours d’entrée à l’ESIT pour le master d’interprétation de conférence. C’est là que j’ai vraiment appris mon métier — pas à parler russe, mais à travailler professionnellement avec deux langues.
Les premières années ont été difficiles : peu de missions, des tarifs bas, la nécessité de construire un réseau. Pour quiconque envisage cette voie, commencer par un solide niveau de russe est incontournable — notre guide pour apprendre le russe en France liste les ressources les plus efficaces pour parvenir à un niveau C1 ou C2. L’ESIT nous avait prévenus : “Le marché est petit, la concurrence est rude, et les premiers clients se font au cas par cas.” C’était vrai. Mais quinze ans après, j’ai un portefeuille de clients stables et une spécialité — le juridique — qui me protège un peu de la concurrence des outils automatiques.
Justement — décrivez-nous votre quotidien. Une journée type dans votre métier.
Il n'y a pas vraiment de journée type, ce qui est à la fois la richesse et la difficulté du métier. Je peux avoir une semaine de traduction intense — je reçois un document juridique de 40 pages à traduire en 5 jours, je ferme la porte de mon bureau et je travaille 8 heures par jour avec mes dictionnaires et mes logiciels de TAO — et puis la semaine suivante, je serai deux jours entiers dans une cabine d'interprétation simultanée pour une conférence internationale sur l'énergie.L’interprétation de conférence, c’est le format le plus intense. On travaille en binôme — mon collègue et moi nous relayons toutes les vingt à trente minutes, parce que la simultanée est cognitivement épuisante au-delà d’une demi-heure. Vous écoutez d’une oreille ce qui se dit, et vous le restituez simultanément dans l’autre langue, avec quelques secondes de décalage seulement. Pendant ce temps, vous continuez à écouter la suite. C’est du multitâche pur, à un niveau que peu d’activités intellectuelles atteignent.
La traduction écrite, c’est différent : plus solitaire, plus analytique, plus lente. J’aime les deux. Ils font appel à des parties très différentes de mes compétences linguistiques.
Traducteur et interprète : beaucoup de gens confondent les deux métiers. Quelle est la différence fondamentale selon vous ?
La différence est radicale, même si les deux métiers reposent sur la même compétence de base : maîtriser parfaitement deux langues. Mais les aptitudes nécessaires au-delà de ça sont presque opposées.Le traducteur travaille seul, à l’écrit, avec le temps. Il peut chercher, hésiter, relire, corriger. La qualité de son travail se mesure à la précision, à la nuance, à l’élégance du texte cible. Un bon traducteur est souvent un excellent styliste dans sa langue maternelle autant qu’un linguiste.
L’interprète travaille devant un public, à l’oral, sans filet. Il n’a pas de deuxième chance : une fois la phrase dite, elle est dite. Il lui faut une mémoire de travail exceptionnelle, une résistance au stress, une capacité à gérer les blancs, les erreurs et les accents épais de l’orateur source sans que le public ne s’en aperçoive. Un bon interprète est souvent un excellent acteur autant qu’un linguiste.
Très peu de professionnels excellent dans les deux. La plupart choisissent leur spécialité tôt, et c’est sage. Moi, j’ai eu la chance — ou la bêtise — d’exceller dans les deux. Mais c’est exceptionnel.

Vous êtes assermenté auprès de la Cour d'Appel de Paris. Qu'est-ce que ça change concrètement dans votre pratique ?
L'assermentation donne une autorité légale à mes traductions et à mes interprétations. Quand un tribunal, un notaire ou une administration française a besoin d'une traduction "officielle" d'un document russe — un acte de naissance, un jugement de divorce, un contrat — c'est un expert judiciaire assermenté qui doit le faire, pas un traducteur non assermenté. Ma signature et mon tampon ont une valeur juridique.Pour obtenir cette assermentation, j’ai dû soumettre un dossier complet à la Cour d’Appel de Paris : diplômes, expérience professionnelle documentée, casier judiciaire vierge, attestations de clients. Le processus prend 6 à 18 mois selon les cours d’appel et la demande dans votre paire de langues. J’ai prêté serment devant le premier président de la Cour d’Appel, et l’assermentation est renouvelable tous les 5 ans.
Concrètement, ça représente environ 30 % de mon chiffre d’affaires — des actes d’état civil, des jugements, des documents administratifs. C’est du travail répétitif mais régulier, et il me donne une base financière stable sur laquelle je peux me permettre de faire de l’interprétation de conférence pour des événements moins bien rémunérés mais intellectuellement plus stimulants.
Le russe-français en 2026 : le contexte géopolitique a-t-il affecté votre marché ?
Oui et non. La perception publique est souvent "le russe est une langue devenue problématique". La réalité du marché est plus nuancée.D’un côté, les missions en lien direct avec des entreprises ou des institutions russes se sont effectivement réduites. Les partenariats franco-russes se font plus discrets, les conventions bilatérales se réduisent. Sur ce segment, il y a eu une perte réelle.
De l’autre côté, plusieurs segments ont explosé. La traduction juridique liée aux divorces, aux successions et aux démarches d’état civil des familles franco-russes n’a pas diminué — elle a augmenté, parce que des familles bi-nationales se restructurent, déménagent, régularisent des situations. L’interprétation pour les réfugiés ukrainiens est un segment entier qui n’existait pas avant 2022 : l’ukrainien et le russe sont deux langues distinctes, mais de très nombreux Ukrainiens maîtrisent le russe couramment, et les institutions françaises qui les accueillent ont besoin d’interprètes capables de travailler dans les deux langues.
Et puis il y a la traduction technique — pétrochimie, industrie lourde, chimie — qui continue pour les entreprises qui maintiennent des partenariats avec des acteurs post-soviétiques hors Russie (Kazakhstan, Azerbaïdjan, pays d’Asie centrale). Ce marché est discret, peu visible, mais réel. Pour les enjeux linguistiques du russe en France dans un contexte plus large, je vous renvoie aux réflexions de la recherche en linguistique sur le bilinguisme précoce qui documentent bien l’évolution de la présence des langues slaves en France.
Parlons franchement des tarifs. Le grand public a souvent une image floue de ce que coûte un traducteur-interprète russe-français.
Je vais être transparent, parce que l'opacité des tarifs nuit à tout le monde — aux clients qui ne savent pas ce qu'ils peuvent demander, et aux jeunes professionnels qui ne savent pas comment se positionner.Pour la traduction écrite, la convention professionnelle de la SFT (Société Française des Traducteurs) indique des tarifs recommandés au mot source. En pratique : un traducteur débutant facture 0,08 à 0,12 euro le mot ; un traducteur confirmé avec spécialisation 0,12 à 0,20 euro ; un traducteur très spécialisé (juridique pointu, médical, brevet) peut aller jusqu’à 0,25 euro le mot. Pour un texte juridique de 10 pages (environ 3 000 mots), une traduction professionnelle russe-français coûte entre 360 et 600 euros selon le traducteur et l’urgence.
Pour l’interprétation consécutive (réunion, accompagnement judiciaire, médical), je facture 350 à 500 euros la demi-journée selon la complexité. Pour la simultanée de conférence, le tarif de référence est entre 600 et 900 euros par jour et par interprète. Je précise : nous travaillons toujours en binôme en simultanée, donc il faut multiplier par deux.
Les actes assermentés suivent un tarif officiel : environ 30 à 50 euros la page normalisée (1 500 signes avec espaces).
Vos conseils pour les étudiants qui envisagent de se lancer dans ce métier aujourd'hui ?
Trois conseils fondamentaux. Le premier : atteignez un niveau C1 minimum dans les deux langues avant de vous spécialiser. Pas C1 en russe seulement — C1 en français aussi. La langue maternelle se dégrade si on ne l'entretient pas, et la traduction vers une langue maternelle appauvrie est visible. Lisez en français, écrivez en français, soyez exigeants avec votre propre langue.Le deuxième : choisissez une spécialisation sectorielle au plus tôt. Les généralistes disparaissent. Les spécialistes survivent, parce qu’ils créent une valeur ajoutée que les outils automatiques ne peuvent pas reproduire — ils connaissent le vocabulaire, les conventions, les subtilités d’un secteur précis. Droit, médecine, énergie, chimie, finance : choisissez et allez au bout.
Le troisième : construisez votre réseau avant d’en avoir besoin. Les missions, dans notre métier, viennent rarement des plateformes génériques — elles viennent des recommandations, des anciens de votre école, des associations professionnelles comme la SFT. Rejoignez, participez, contribuez. Notre marché est petit et tout le monde se connaît.
Pour les services de traduction et ce que les clients doivent en attendre, je renvoie également à notre guide sur les services de traduction et interprétariat russe-français. Les traducteurs en début de carrière peuvent aussi s’appuyer sur les associations et cours de leur ville : notre annuaire des cours de russe en France recense les structures locales où se tisse souvent le réseau professionnel initial.

Russe et ukrainien : deux marchés distincts dans votre pratique, ou une seule communauté professionnelle ?
Deux marchés distincts, avec une intersection de facto. L'ukrainien et le russe sont deux langues différentes — pas des dialectes. Quelqu'un qui maîtrise le russe lira l'ukrainien avec effort mais ne le parlera pas correctement. Et inversement. Les marchés sont distincts, les certifications sont distinctes, les clients sont souvent distincts.Cependant, dans la pratique française, la réalité est plus complexe. De nombreux Ukrainiens parlent le russe couramment — c’était la lingua franca des pays soviétiques. Depuis 2022, avec l’afflux de réfugiés ukrainiens en France, la demande en interprètes russophiles pour accompagner ces populations s’est multipliée. Je travaille régulièrement pour des associations humanitaires et des structures d’accueil qui ont besoin d’interprètes capables de fonctionner dans les deux langues.
Ce que j’observe, c’est que les jeunes professionnels qui entrent sur le marché en 2024-2026 et qui maîtrisent les deux langues — russe ET ukrainien — se trouvent dans une position très avantageuse. La demande pour l’ukrainien a explosé en France, et l’offre de traducteurs-interprètes compétents en ukrainien est encore très limitée.
L'intelligence artificielle — DeepL, GPT — va-t-elle faire disparaître votre métier ?
Question inévitable, et j'y réfléchis sérieusement. La réponse courte : non. La réponse longue : ça dépend de votre spécialité et de votre positionnement.DeepL est remarquablement bon sur le russe-français pour des textes courants — articles de presse, correspondance simple, descriptions de produits. Sur ces segments-là, la traduction automatique a effectivement remplacé une partie du travail de traducteurs généralistes. C’est une réalité que je ne minimise pas.
Mais dès qu’on entre dans la spécialisation — juridique, médical, brevet, littéraire — les outils automatiques produisent des résultats qu’un expert identifie immédiatement comme lacunaires ou dangereux. Une traduction de contrat juridique avec une erreur terminologique peut avoir des conséquences financières massives. Un document médical mal traduit peut mettre en danger un patient. Aucun outil automatique ne porte de responsabilité professionnelle — moi, si.
L’interprétation, c’est encore différent : les outils de traduction simultanée automatique existent, mais ils ne peuvent pas remplacer un interprète dans un contexte émotionnel chargé — une audience judiciaire, une négociation diplomatique tendue, une déposition traumatisante. L’humain reste indispensable dans ces situations.
Ce que je dis aux jeunes qui se demandent si ça vaut la peine de se former : si vous avez une spécialisation sectorielle solide et si vous visez les applications à haute responsabilité, l’IA est votre outil, pas votre concurrent. Si vous visez la traduction généraliste bon marché, le marché s’est en effet contracté.
Les associations franco-russes comme France-Russie 2010 jouent également un rôle dans le maintien des échanges culturels et linguistiques — un réseau utile pour les traducteurs qui travaillent dans cet espace institutionnel et diplomatique. Pour aller plus loin sur les enjeux de la langue russe et du bilinguisme en France dans le contexte actuel, les analyses linguistiques disponibles éclairent bien les dynamiques à l’œuvre.
Pour terminer : un mot sur le couple franco-russe comme "client" de votre expertise ?
Les familles franco-russes sont une partie importante de ma clientèle, et je les aime beaucoup. Ce sont des gens confrontés à des situations concrètes et urgentes : une succession à traiter avec des héritiers russophones, un divorce à instruire avec des documents russes, une adoption à finaliser, des actes de naissance à traduire pour un dossier de nationalité. Ce sont des besoins réels, pas abstraits.Ce que j’observe, après quinze ans : les familles franco-russes qui ont anticipé — qui ont fait traduire et légaliser les documents importants (actes d’état civil, diplômes, contrats de mariage) avant d’en avoir besoin — s’en sortent infiniment mieux que celles qui découvrent la nécessité d’une traduction assermentée dans l’urgence.
Mon conseil pratique : si vous êtes dans une famille binationale franco-russe, faites traduire et apostiller vos documents essentiels maintenant, que vous en ayez besoin ou non dans l’immédiat. Ça coûte peu, et ça peut éviter des situations bloquantes.
Et si vous envisagez une carrière dans la traduction ou l’interprétation russe-français, lancez-vous. Le marché est exigeant, mais pour qui maîtrise vraiment les deux langues et sait se spécialiser, c’est une voie qui a encore de beaux jours devant elle. Une bonne formation ESIT ou ISIT reste un investissement qui se rentabilise.
Questions rapides — idées reçues sur la traduction russe-français
“Être bilingue suffit pour devenir traducteur professionnel.” FAUX. Le bilinguisme est le prérequis, pas la compétence. La traduction professionnelle s’apprend dans des formations spécialisées (ESIT, ISIT, masters universitaires) et par la pratique encadrée.
“Les traducteurs russes sont tous natifs russes.” FAUX. De nombreux traducteurs français de russe sont des locuteurs non natifs ayant atteint C1-C2 après des années d’études et d’immersion. Ce qui compte, c’est le niveau, pas l’origine.
“DeepL peut remplacer un traducteur pour n’importe quel texte.” FAUX. DeepL est performant sur les textes courants et simples. Il échoue sur les textes techniques pointus, les documents juridiques et les textes littéraires nécessitant une expertise culturelle et stylistique.
“L’interprète doit tout comprendre à 100 %.” FAUX. Même les meilleurs interprètes manquent des passages, notamment avec des accents forts ou à des vitesses très élevées. La compétence professionnelle consiste à gérer ces lacunes sans que l’auditoire ne s’en aperçoive — en paraphrasant, en résumant, parfois en demandant une répétition.
“Les assermentés coûtent une fortune.” FAUX (dans la plupart des cas). Une traduction assermentée d’un acte d’état civil (1-2 pages) coûte généralement entre 60 et 120 euros. C’est un service rare mais accessible.
Les 3 choses à retenir de cet entretien
1. La spécialisation sectorielle est la clé de la survie professionnelle. Dans un marché soumis à la pression des outils automatiques, seuls les traducteurs-interprètes qui maîtrisent un domaine spécialisé (juridique, médical, technique) continueront à proposer une valeur ajoutée irremplaçable.
2. L’assermentation est une certification professionnelle accessible mais méritée. Elle demande un dossier sérieux, de l’expérience et du temps — mais elle ouvre un marché régulier et protégé qui sécurise l’activité sur le long terme.
3. L’ukrainien complète désormais le russe. En 2026, les professionnels qui maîtrisent les deux langues slaves se trouvent dans une position exceptionnelle sur le marché français, à la jonction de deux communautés importantes et d’une demande institutionnelle en forte croissance.