Pierre Aubertin nous reçoit dans son bureau du cinquième arrondissement, entre une étagère croulant sous les ouvrages d’ethnographie slave et une fenêtre qui donne sur les toits gris de la rue d’Ulm. Sur sa table, un manuscrit annoté, un samovar de cuivre éteint, et un thé noir qui refroidit. L’anthropologue revient de Saint-Pétersbourg où il a passé trois semaines auprès de familles enseignantes. Dix-huit ans qu’il observe la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie, dix-huit ans qu’il accompagne aussi les diasporas russes en Europe occidentale, parents inquiets de ce qu’ils transmettent ou ne transmettent pas.

Cette interview, nous l’avons préparée pendant plusieurs semaines avec une question en tête : qu’est-ce qui compte vraiment quand on veut faire vivre la culture russe chez un enfant né et grandissant en France ? Beaucoup de familles que nous rencontrons sur ce site oscillent entre deux peurs : tout perdre, ou en faire trop. Pierre Aubertin nous propose une troisième voie, ni folklorique ni religieuse, mais profondément ancrée dans l’expérience quotidienne. Voici son regard.

Pierre Aubertin, anthropologue spécialiste cultures slaves (portrait éditorial)

Anthropologue · Cultures slaves

Pierre Aubertin

Dix-huit ans de recherches en Russie, Ukraine et Biélorussie. Spécialiste des transmissions culturelles dans les diasporas russes en Europe occidentale. Portrait éditorial.

Qu'est-ce qu'une tradition vivante ?

Claire Vasseur : Pierre, qu'est-ce qui distingue une tradition vivante d'un folklore qui ne touche plus personne ?
Pierre Aubertin : La distinction est fondamentale, et elle est souvent mal comprise par les parents que je rencontre. Une tradition vivante est un geste qui structure le quotidien ou le calendrier d'une famille, qui se transmet sans qu'on ait besoin de le justifier. Quand une grand-mère prépare des blinis le dimanche matin avec sa petite-fille, elle ne fait pas du folklore : elle reproduit un savoir-faire incorporé, qu'elle a elle-même reçu de sa propre mère, et qui s'inscrit dans le corps de l'enfant — odeur, texture, geste de la main qui retourne la crêpe.

Le folklore, à l’inverse, c’est une représentation extérieure de la culture, généralement reconstituée pour un public. Les danses traditionnelles en costume sur scène, les expositions de matriochkas, les soirées Russie dans une maison de la culture : ce sont des dispositifs intéressants, mais ils ne créent pas de transmission profonde. L’enfant voit, applaudit, rentre chez lui. Rien ne s’est inscrit en lui.

La nuance est que le folklore peut nourrir la tradition vivante, à condition d’être réinjecté dans l’intime. Une famille qui assiste à un concert de chants populaires russes, et qui ensuite chante l’un de ces airs à la maison pendant la vaisselle, transforme un événement folklorique en pratique vivante. Sans ce passage par l’intime familial, le folklore reste de la curiosité culturelle, joliment exotique mais inerte.

Mon conseil aux parents : ne cherchez pas à exposer votre enfant à toute la culture russe. Sélectionnez trois ou quatre gestes que vous pouvez vraiment incarner vous-mêmes, semaine après semaine, et tenez-les. Le reste viendra par contamination naturelle, ou ne viendra pas, et ce n’est pas grave.

Claire Vasseur : Avez-vous des exemples de gestes que vous voyez fonctionner particulièrement bien dans les familles franco-russes ?
Pierre Aubertin : Plusieurs reviennent souvent dans mes observations. D'abord, le rituel du thé en fin d'après-midi, hérité de la culture du samovar — un moment qui n'a pas d'équivalent strict en France et qui crée une bulle russe dans la journée. Ensuite, l'usage des prénoms diminutifs : appeler un enfant Sacha ou Macha plutôt que par son prénom officiel, jouer avec les multiples formes affectueuses (Sachenka, Sachoulia), c'est introduire dans la langue quotidienne une grammaire de la tendresse spécifiquement slave.

Je pense aussi au rapport à la table : en culture russe, on ne mange pas tant qu’un convive n’est pas servi, on insiste pour resservir, on offre toujours quelque chose à un visiteur même imprévu. Ces micro-rituels s’incorporent sans effort si les parents les pratiquent eux-mêmes, et ils marquent durablement le rapport à l’hospitalité.

Et puis il y a la lecture à voix haute le soir, qui n’est pas spécifiquement russe, mais qui devient un vecteur puissant si les textes sont russes. Un enfant qui s’endort pendant des années avec les contes de Pouchkine ou les comptines de Marchak intègre des structures narratives, des sons, un imaginaire qui le différencieront toute sa vie.

Les fêtes du calendrier russe

Claire Vasseur : Le calendrier russe est dense. Si vous deviez prioriser pour une famille qui n'a pas le temps de tout célébrer, que garderiez-vous ?
Pierre Aubertin : Trois fêtes me semblent fondamentales pour leur capacité à structurer l'année et à rassembler les générations : Maslenitsa, Pâques orthodoxe, et le Nouvel An russe. Si je pouvais en ajouter une quatrième, ce serait le 9 mai, mais c'est un terrain sensible sur lequel nous reviendrons.

Maslenitsa (Масленица) est probablement la plus accessible. Elle célèbre la fin de l’hiver et précède le grand carême orthodoxe. Sept jours de blinis avec différentes garnitures, des invitations, et le dimanche du pardon (Прощёное воскресенье) où l’on demande pardon à ses proches pour les torts éventuels de l’année. Pour un enfant, c’est une fête qui combine du goût, du rituel, et un apprentissage moral très fort autour du pardon. Elle s’intègre parfaitement au calendrier scolaire français car elle tombe en février-mars, généralement pendant les vacances ou autour.

Pâques (Пасха) est plus engageante car elle est liée à la liturgie orthodoxe, mais ses gestes profanes — la fabrication de la paskha (gâteau crémeux moulé) et du koulitch, la décoration des œufs, le baiser triple échangé entre proches avec « Христос воскресе » (Christ est ressuscité), « Воистину воскресе » (Il est vraiment ressuscité) — peuvent être pratiqués sans engagement religieux particulier.

Le Nouvel An russe (Новый Год), célébré dans la nuit du 31 décembre, reste la fête la plus importante. Les Soviétiques avaient déplacé toute la magie hivernale du Noël religieux interdit vers le Nouvel An laïc, et cette tradition demeure : sapin (ёлка), Père Gel (Дед Мороз) et sa petite-fille des Neiges (Снегурочка), oliviers (festin), repas tardif jusqu’à minuit, vœux solennels. C’est la fête où la dimension familiale russe atteint son intensité maximale.

Claire Vasseur : Que faire de Noël orthodoxe le 7 janvier alors ?
Pierre Aubertin : Question délicate, parce que tout dépend du rapport de la famille à l'orthodoxie. Pour les familles non religieuses, le 7 janvier peut rester une journée discrète où l'on se retrouve en petit comité, où l'on revient sur des images, où l'on regarde un film soviétique de Noël avec les enfants. Une sorte de Noël intime, ralenti, qui n'entre pas en concurrence avec le Noël social français du 25.

Pour les familles plus pratiquantes, c’est évidemment la vraie célébration religieuse, avec la liturgie de Noël (Рождество) la veille au soir. Les enfants comprennent assez vite la différence : le 25 décembre est le Noël de leurs camarades français, le 7 janvier est le Noël de leurs grands-parents russes. Cette distinction enrichit leur rapport au temps plutôt qu’elle ne le fragmente.

J’observe que les familles qui réussissent le mieux ces transmissions ne tranchent pas : elles maintiennent les deux dates avec des tonalités différentes. La tradition n’a pas peur de la cohabitation.

Anthropologue dans son bureau parisien specialiste des cultures slaves

La table : transmettre par la cuisine

Claire Vasseur : Vous insistez beaucoup sur la cuisine comme vecteur. Pourquoi est-elle si centrale dans la transmission ?
Pierre Aubertin : Parce qu'elle traverse tout. La cuisine est quotidienne — un enfant mange tous les jours — et elle mobilise tous les sens. C'est probablement le médium de transmission le plus puissant après la langue, et il a l'avantage immense de ne pas exiger de compétence linguistique pour fonctionner. Un enfant qui ne parle pas russe couramment peut malgré tout être profondément russe par sa table.

Les plats à transmettre absolument, selon moi : les blinis (блины) bien sûr, dans toutes leurs déclinaisons, sucrés et salés ; la kacha (каша) du matin, c’est-à-dire le porridge de sarrasin, semoule ou avoine, qui structure le petit-déjeuner ; les syrniki (сырники), petites galettes de fromage blanc qui font fureur chez les enfants ; les pelmeni (пельмени) que l’on plie ensemble en famille, geste collectif important. Et puis tous les usages de la smetana (сметана), cette crème fraîche épaisse qui accompagne soupes, blinis, salades.

J’ajouterais le bortsch (борщ), évidemment, mais avec une recommandation : le faire le dimanche en grande quantité, le manger sur plusieurs jours, et discuter à table de ses variantes — bortsch ukrainien, russe, du sud, du nord. Le bortsch est une géographie comestible, c’est un excellent point d’entrée pour parler des espaces slaves.

Le cornichon mariné, le kvas, le hareng sous fourrure (селёдка под шубой) à Noël, le saucisson de l’Oural en tranches fines avec du pain noir : ces aliments-là apparaissent dans le quotidien comme des marqueurs discrets. Ils ne disent pas « tu es russe », ils l’inscrivent dans le palais.

Claire Vasseur : Existe-t-il des rituels de table spécifiquement russes ?
Pierre Aubertin : Plusieurs, et ils sont plus structurants qu'on ne le croit. Le premier, c'est la table couverte. En culture russe traditionnelle, on ne sert jamais une table nue lorsqu'on reçoit : il doit y avoir au moins quelques zakouski (закуски), petites entrées froides — concombres, tomates marinées, hareng, fromage frais, charcuterie. C'est un signe d'hospitalité immédiat. Un enfant élevé dans cette pratique apprend que recevoir, c'est offrir abondance, jamais retenue.

Deuxième rituel : l’insistance. Resservir trois fois, refuser un refus, considérer qu’un convive n’a pas assez mangé tant qu’il ne s’est pas plaint d’avoir trop mangé. C’est un code social qui peut paraître excessif vu de France, mais qui exprime une certaine conception de la générosité, où la mesure est suspecte.

Troisième rituel, plus discret : le toast. La culture russe du toast est sophistiquée — ils ne sont pas seulement portés à la santé, ils racontent une histoire, rappellent un absent, formulent un vœu. Même sans vodka pour les enfants, on peut introduire le geste avec du jus de pomme : le toast structure la convivialité, transforme un repas en cérémonie discrète.

Quatrième élément, sur lequel j’attire toujours l’attention des parents : le pain. Dans la culture russe traditionnelle, le pain n’est pas seulement de la nourriture, il a une dimension presque sacrée — on ne jette pas du pain rassis, on ne pose pas un livre sur du pain, on rompt le pain pour souhaiter la bienvenue. Ce respect du pain transmet implicitement un rapport à l’abondance fragile, qui marque les enfants longtemps.

Contes, comptines, littérature

Claire Vasseur : Les contes russes ont une réputation de noirceur, de cruauté parfois. Faut-il les édulcorer pour les jeunes enfants ?
Pierre Aubertin : Non, et je m'inscris en faux contre cette tendance contemporaine à lisser les contes traditionnels. La cruauté apparente des contes russes — Baba Yaga (Баба Яга) qui mange les enfants, Kochtcheï l'Immortel (Кощей Бессмертный), les forêts impénétrables — n'est pas gratuite. Elle structure l'imaginaire enfantin autour de la confrontation avec la peur, l'épreuve, la transformation. Les psychologues du conte, de Bettelheim à Marie-Louise von Franz, ont depuis longtemps montré que ces récits sont des outils d'élaboration psychique pour l'enfant.

Ce qui distingue les contes russes des contes français ou allemands, c’est la place de la forêt — espace de tous les possibles, lieu d’épreuve initiatique — et la figure de l’aide imprévisible : un loup qui devient compagnon, un poisson qui parle, une vieille femme qui trahit ou aide selon l’humilité du héros. La leçon implicite est qu’on ne juge pas trop vite, qu’on respecte les êtres en apparence insignifiants, qu’on accepte d’être petit.

Les figures héroïques à transmettre absolument : Ivan le Tsarévitch (Иван-царевич), souvent le plus jeune, naïf mais bon ; Vassilissa la Très-Sage (Василиса Премудрая), figure féminine forte, intelligente, qui sauve par la ruse plus que par la force ; le loup gris (Серый Волк), compagnon ambivalent ; Sadko le marchand musicien ; et bien sûr Baba Yaga, qui n’est jamais purement maléfique — elle aide ceux qui savent être polis, elle dévore les paresseux.

Claire Vasseur : Quelles éditions, quels illustrateurs recommandez-vous ?
Pierre Aubertin : Pour les illustrations, Ivan Bilibine reste l'incontournable absolu. Ses planches Art nouveau pour les contes traditionnels russes des années 1900 ont créé l'imaginaire visuel slave moderne. Il existe d'excellentes rééditions françaises de ses contes, parfois bilingues. Vladimir Souteyev pour les plus jeunes, avec ses illustrations rondes et tendres pour les contes d'animaux.

Pour la littérature jeunesse plus contemporaine, Samuel Marchak (Самуил Маршак) reste le grand poète des enfants russes du XXe siècle ; ses comptines fonctionnent dès deux ans. Korneï Tchoukovski avec ses histoires fantastiques (Le Crocodile, Lavabo le Lavoir) est un autre classique. Pour les 8-12 ans, les nouvelles de Nikolaï Nossov, notamment Les Aventures de Pétia Mikhaïlov, et plus tard les œuvres d’Anatoli Aleksine.

Pouchkine, on en parlait : ses contes en vers — Le Conte du tsar Saltan, Le Conte du pêcheur et du petit poisson, Le Coq d’or — sont accessibles dès 6-7 ans. Ils combinent la beauté formelle de la versification avec une narration limpide. Lus à voix haute, ils marquent profondément, même si l’enfant ne saisit pas tous les niveaux.

Les livres jeunesse bilingues russe-français sont un excellent compromis pour les familles où l’un des parents ne parle pas le russe : le texte russe et la traduction se font face, l’enfant entend la sonorité originale tout en comprenant l’histoire.

Musique et chants populaires

Claire Vasseur : La musique populaire russe est extrêmement riche. Comment l'introduire chez un enfant ?
Pierre Aubertin : Par le quotidien, jamais par les leçons. Chanter des berceuses russes (колыбельные) est probablement le geste le plus puissant que peut faire un parent dans les premières années. Bayou-bayushki-bayou (Баю-баюшки-баю), le célèbre lullaby qui parle d'un petit loup, marque toute une génération d'enfants russes. Ces berceuses traversent les époques car elles passent directement par le corps endormi de l'enfant.

Pour les enfants plus grands, je recommande une introduction progressive aux trois grandes familles musicales : les chants populaires (народные песни) avec leurs choses de mariage, de moisson, de saisons ; les romances russes (русские романсы) du XIXe siècle, plus mélancoliques, où l’on retrouve les grandes thématiques de l’âme russe ; et puis, plus tardivement, le répertoire des bardes soviétiques — Vyssotski, Okoudjava, Vizbor — qui donne accès à toute la culture critique des années 1960-1980.

Sur la question des chants soviétiques, je suis prudent. Certains chants comme Katioucha (Катюша) ou les chants de victoire de 1945 sont profondément ancrés dans la mémoire collective russe et restent chantés en famille. Ils peuvent être transmis sans difficulté, ils relèvent du patrimoine. D’autres chants ouvertement militants ou idéologiques posent question — je laisse chaque famille trancher selon ses sensibilités. Le critère de discernement, je dirais, c’est : est-ce que ce chant existe encore comme objet vivant dans les fêtes de famille, ou est-ce qu’il appartient à un passé qu’il vaut mieux contextualiser ?

Dans les comptines et berceuses russes, votre rédaction a déjà recensé un beau corpus accessible aux familles débutantes.

Rites de passage et générations

Claire Vasseur : Quels sont les grands moments de transmission inter-générationnelle dans la culture russe ?
Pierre Aubertin : Le 1er septembre, c'est sans doute le rite de passage le plus marquant de l'enfance russe. C'est le Den Znaniy (День знаний), le Jour du Savoir, qui marque la rentrée scolaire. Les enfants arrivent à l'école en uniforme, les filles avec d'énormes nœuds blancs dans les cheveux, ils apportent un bouquet de fleurs à leur enseignante. Pour les familles franco-russes, recréer ce rite — même sans école russe — est un geste très puissant : photographier l'enfant le 1er septembre avec un bouquet, chanter ensemble la chanson de la rentrée (Чему учат в школе), créer un petit cérémonial.

Le passage du primaire au collège n’est pas autant ritualisé qu’en France, mais la fin du lycée, le Posledniy zvonok (Последний звонок, la « dernière sonnerie ») et le bal de fin d’études (выпускной) sont des moments très chargés émotionnellement, avec les robes blanches, les costumes, les rubans symboliques. Pour un enfant franco-russe, savoir que ce rite existe ailleurs nourrit l’imaginaire futur.

Les anniversaires russes ont aussi leurs spécificités : on demande à celui dont c’est l’anniversaire de tirer chaque convive par les oreilles autant de fois que d’années accomplies, on chante Pust vsegda boudet solntse (Пусть всегда будет солнце, « Que toujours soit le soleil ») plutôt que Joyeux anniversaire, on offre un tort (gâteau) maison plutôt qu’industriel.

Et puis, il y a les funérailles et les commémorations, qui sont peut-être le rite le plus important sur le long terme. Le rapport russe à la mémoire des morts, avec les visites aux cimetières le jour anniversaire, le repas funéraire (поминки) au 9e jour, au 40e jour et au 1 an, l’usage du portrait du défunt, transmet à l’enfant un rapport au temps long et à la lignée que la culture française contemporaine tend à effacer.

Le rapport au pays aujourd'hui

Claire Vasseur : La situation politique actuelle complique forcément la transmission. Comment en parler avec un enfant ?
Pierre Aubertin : Avec honnêteté, mais sans imposer un récit. Les familles russophones en France traversent une période douloureuse : impossibilité ou difficulté à voyager, ruptures avec une partie de la famille restée en Russie, conflits internes entre générations sur la lecture des événements récents. Tout cela imprègne la maison, et les enfants le perçoivent même sans qu'on en parle frontalement.

Mon conseil principal aux parents : ne pas mentir, et ne pas politiser prématurément. Un enfant de 7 ans n’a pas besoin de cours de géopolitique. Il a besoin de comprendre que les pays sont parfois en désaccord, que cela peut affecter les voyages, mais que la culture, la langue, les recettes de la babouchka (бабушка) ne disparaissent pas pour autant. La distinction culture/État est essentielle à transmettre dès l’enfance.

Pour les enfants plus grands, vers 10-12 ans, on peut commencer à parler de complexité. Que la Russie n’est pas un bloc monolithique, qu’il y a une dissidence russe, qu’il y a eu d’autres moments de l’histoire où l’on aimait la culture russe en se distinguant du régime politique. Les figures de Sakharov, de Soljenitsyne, plus récemment d’Anna Politkovskaïa, peuvent être présentées comme des incarnations de la conscience russe libre.

Sur les voyages, la question est concrète. Aller voir la grand-mère à Moscou ou à Saint-Pétersbourg n’est plus simple. Plusieurs familles que j’accompagne ont opté pour des stratégies de remplacement : voyages en Europe centrale russophone (États baltes, Géorgie pour ceux qui acceptent un détour), invitations des grands-parents en France quand c’est possible, intensification des appels vidéo. La présence à distance peut maintenir le lien, mais elle exige des parents qu’ils soient des passeurs actifs.

Religion et orthodoxie

Claire Vasseur : L'orthodoxie pose souvent question dans les familles mixtes. Faut-il baptiser, faut-il pratiquer ?
Pierre Aubertin : Question intime, et je ne donnerai pas de réponse normative. Mais je peux partager ce que j'observe. Beaucoup de familles franco-russes choisissent un baptême orthodoxe symbolique pour le côté russe de la lignée, même quand les parents ne pratiquent pas. C'est un geste qui ancre l'enfant dans une lignée spirituelle, sans engager nécessairement une pratique régulière. Les traditions liturgiques orthodoxes — l'iconographie, l'encens, les chants — laissent une empreinte sensorielle puissante chez l'enfant, qu'il décidera ou non de réinvestir adulte.

Sur la pratique régulière, c’est plus engageant. L’orthodoxie russe est un christianisme ritualisé, où le corps participe — on se signe différemment, on embrasse les icônes, on reste debout pendant la liturgie. Pour un enfant, c’est intéressant à découvrir mais cela peut peser si la pratique devient hebdomadaire sans appétence familiale réelle.

Sur les sensibilités politiques de l’institution orthodoxe russe contemporaine, je suis honnête : il y a des enjeux complexes que certaines familles préfèrent éviter en se rapprochant des paroisses orthodoxes ukrainiennes, géorgiennes ou des communautés rattachées au patriarcat de Constantinople. Ce sont des questions qu’il faut traiter en adulte, pas qu’il faut imposer à un enfant.

Mon conseil pratique : si les grands-parents russes pratiquent, laisser l’enfant participer à leur côté lors des grandes fêtes (Pâques, Noël orthodoxe). Si la famille nucléaire ne pratique pas, ne pas s’inventer une pratique artificielle juste pour transmettre. L’enfant sentira immédiatement le décalage. Mieux vaut transmettre les éléments culturels, esthétiques, calendaires, et laisser la dimension spirituelle se construire ou non plus tard.

Valeurs russes, valeurs françaises

Claire Vasseur : Vous évoquiez plus tôt la verticalité des relations. Pouvez-vous préciser ?
Pierre Aubertin : La culture russe traditionnelle organise les relations adultes-enfants sur un mode plus vertical que la culture française contemporaine. La place de la parole de l'enfant en présence des aînés est plus retenue, le respect dû à la grand-mère, à l'oncle, au père, est codifié — on se lève quand un aîné entre, on ne coupe pas la parole, on accepte certaines décisions sans les négocier. C'est ce que les anthropologues appellent une culture du respect généalogique.

Cette verticalité est en tension claire avec la pédagogie française actuelle, qui valorise l’expression de l’enfant, la négociation, la justification des décisions parentales. Beaucoup de couples mixtes me racontent leur surprise quand le parent russe semble « autoritaire » par rapport au standard français, ou inversement quand le parent français paraît « laxiste » au regard du grand-parent russe en visite.

Mon conseil : ne pas chercher à fondre les deux modèles, ne pas masquer leurs différences. Expliquer à l’enfant qu’il y a deux manières d’être famille, et que celle de la babouchka n’est pas erronée même si elle diffère de celle de l’école. L’enfant qui grandit dans une famille biculturelle franco-russe acquiert très tôt cette intelligence des codes situés, et cette compétence devient un atout adulte considérable.

Claire Vasseur : Et la fameuse douchа russe (душа, l'âme) — qu'est-ce que c'est concrètement ?
Pierre Aubertin : La douchа est un mot piégé, je vous préviens. Les Russes l'invoquent souvent, les étrangers la mythifient, et les anthropologues comme moi essaient de la déconstruire sans y parvenir totalement. Concrètement, la douchа désigne une intensité du rapport au monde, une autorisation culturelle à éprouver les choses sans modération — la peine, la joie, l'amitié, la beauté. Là où la culture française cultive une certaine retenue, l'expression d'émotions intenses est non seulement permise mais valorisée dans l'espace intime russe.

Cela se traduit pour un enfant par une exposition à l’expressivité émotionnelle des adultes : un grand-père qui pleure en écoutant un chant, une tante qui rit aux larmes pour une plaisanterie, un père qui débat avec passion à table. L’enfant apprend que ressentir fort n’est pas honteux. C’est un héritage précieux dans une époque où les sociétés occidentales tendent à pathologiser les émotions intenses.

Mais la douchа a aussi un revers : elle peut autoriser une certaine dramaturgie, une amplification émotionnelle qui devient pesante au quotidien. Je ne théorise pas une « âme russe » essentielle. Je décris un répertoire émotionnel disponible, dans lequel l’enfant peut puiser ou non. La douchа n’est pas une obligation génétique, c’est une option culturelle.

Famille franco-russe célébrant Maslenitsa avec des blinis

L'identité à l'adolescence

Claire Vasseur : À l'adolescence, beaucoup d'enfants franco-russes rejettent ou renégocient leur côté russe. Comment accompagner ce moment ?
Pierre Aubertin : C'est presque une étape obligatoire, et il faut s'y préparer. Vers 12-15 ans, l'adolescent franco-russe traverse souvent une phase de mise à distance de son côté russe : il refuse de parler russe à l'extérieur, il rejette la nourriture russe au profit du standard adolescent (pizza, sushis), il s'agace des appels téléphoniques avec la babouchka. Cette phase est parfaitement normale, et elle ne signifie absolument pas la fin de la transmission.

Le mécanisme psychologique est clair : à cet âge, l’identité se construit par différenciation. L’adolescent veut être comme ses pairs, et tout ce qui le distingue devient pesant. Le côté russe, qui est précisément un marqueur de différence, devient un fardeau provisoire.

Mon conseil aux parents : ne pas paniquer, ne pas surinvestir. Continuer à pratiquer les rituels familiaux sans forcer la participation de l’adolescent. Maintenir l’accès à la langue, aux livres, aux séjours en milieu russophone si possible. Surtout, ne pas dramatiser la phase de rejet, ce serait la plus sûre manière de la prolonger.

Et puis, presque toujours, vers 17-19 ans, le mouvement s’inverse. L’adolescent qui a quitté le foyer ou qui s’apprête à le faire commence à chercher ce qui le distingue. Il revient vers la cuisine de sa mère, vers les chansons de son enfance, parfois vers l’étude formelle de la langue. Les jeunes adultes franco-russes que j’interroge dans mes recherches sont nombreux à m’expliquer leur retour vers la russianité comme un choix conscient à 18-22 ans, après plusieurs années de mise à distance.

Le message à transmettre aux familles inquiètes : ce que vous semez aujourd’hui ne germe pas immédiatement. Il germe parfois quinze ans plus tard, et il germe d’autant mieux qu’il a été semé sans pression. Voyez aussi notre dossier sur les écoles du samedi, qui jouent souvent un rôle clé dans le maintien d’un cadre amical russophone à l’adolescence.

Questions rapides : les idées reçues

Claire Vasseur : Pierre, je vous propose quelques idées reçues. Vrai ou faux ?
« Les Russes croient tous en Dieu. »
Pierre Aubertin : Faux. Les enquêtes récentes montrent une grande diversité de positions, héritage de soixante-dix ans d'athéisme officiel soviétique. Beaucoup de Russes se déclarent orthodoxes par appartenance culturelle ou identitaire, sans pratique régulière. La pratique religieuse réelle est minoritaire. Vous pouvez transmettre une culture russe sans dimension religieuse, c'est parfaitement cohérent.
« La cuisine russe c'est juste du chou et de la pomme de terre. »
Pierre Aubertin : Faux et caricatural. La cuisine russe inclut bien sûr ces ingrédients, mais elle est immensément riche : poissons fumés et marinés, multiples préparations laitières (kéfir, smetana, tvorog, riajenka), légumineuses, gibiers, infusions et confitures de baies sauvages. Sans parler des cuisines régionales — caucasienne, sibérienne, du Nord — qui élargissent considérablement le répertoire. Le stéréotype tient au fait que la cuisine paysanne d'hiver, qui a longtemps dominé l'image extérieure, repose effectivement sur des ingrédients de conservation. Mais ce n'est qu'une fraction du tableau.
« On ne peut pas être russe sans parler russe. »
Pierre Aubertin : Faux, même si la langue facilite considérablement la transmission. Je connais beaucoup d'enfants de la diaspora qui se vivent profondément russes par la cuisine, les rituels familiaux, l'imaginaire des contes, sans maîtrise active du russe. La langue est un canal privilégié, ce n'est pas un sésame obligatoire. Cela dit, je continue à recommander chaudement de [transmettre le russe](/transmission-langue-russe-enfants/) si la situation familiale le permet, parce que cela ouvre un accès direct à des dimensions que la traduction ne couvre pas — la versification de Pouchkine, l'humour des comédies soviétiques, les conversations spontanées avec les grands-parents.
« Les enfants métisses doivent choisir leur identité à 18 ans. »
Pierre Aubertin : Faux et dangereux. C'est précisément ce schéma qu'il faut combattre. L'enfant biculturel n'a pas à choisir, il a à habiter deux cultures simultanément, parfois avec des dosages variables selon les périodes de sa vie. Forcer un choix, c'est appauvrir. La recherche en psychologie interculturelle montre clairement que les individus bi- ou pluriculturels assumés ont des compétences cognitives et sociales plus fines que les monoculturels. Acceptez la complexité, elle est un cadeau.
« Pouchkine c'est pour les adultes, trop dur pour un enfant. »
Pierre Aubertin : Faux. Les contes en vers de Pouchkine ont été écrits dans la perspective d'une circulation orale et populaire, ils sont parfaitement accessibles aux enfants dès 6 ans en lecture à voix haute. Le Conte du tsar Saltan, Le Conte du pêcheur et du petit poisson sont d'une limpidité narrative remarquable. Ce qui est exigeant chez Pouchkine adulte (Eugène Onéguine, Boris Godounov), c'est autre chose. Mais commencez par les contes, ils ouvriront la porte au reste.
« Maslenitsa c'est juste des crêpes. »
Pierre Aubertin : Faux. Maslenitsa est une fête multidimensionnelle qui marque la fin de l'hiver, prépare le carême, célèbre la communauté, et culmine sur le pardon mutuel. Les blinis sont son centre culinaire, mais la richesse symbolique va bien au-delà : le mannequin de paille brûlé qui symbolise la mort de l'hiver, les visites de famille codifiées chaque jour de la semaine, le dimanche du pardon où l'on demande pardon à ses proches. Ne réduisez pas Maslenitsa à des crêpes, vous perdriez 80% de son intérêt pour l'enfant.
« L'orthodoxie russe est patriarcale, je préfère ne pas exposer mon enfant. »
Pierre Aubertin : Nuancé. L'orthodoxie russe institutionnelle est effectivement très traditionnelle dans son rapport au genre, et chaque famille doit décider en conscience. Mais distinguer institution et patrimoine permet de garder accès à l'iconographie, à la musique sacrée, à l'architecture, au calendrier liturgique, sans engagement institutionnel. Beaucoup de familles franco-russes laïques pratiquent cette distinction et offrent à leurs enfants une culture orthodoxe esthétique et culturelle, sans adhésion dogmatique. C'est une voie tout à fait défendable.

Les 3 choses à retenir

Claire Vasseur : Pierre, pour conclure, si vous deviez résumer en trois points l'essentiel de ce que vous diriez aux parents franco-russes ?
Pierre Aubertin : Premier point : choisissez quelques gestes, pas tous. La transmission profonde se joue dans trois ou quatre rituels quotidiens ou saisonniers que les parents tiennent vraiment, pas dans une exposition tous azimuts à la culture russe. Maslenitsa chaque année, le thé du dimanche, la lecture du soir en russe, les blinis du matin : voilà déjà un socle qui structure une enfance entière.

Deuxième point : assumez la différence, ne la masquez pas. Vos enfants seront différents de leurs camarades français, et différents aussi de leurs cousins russes restés en Russie. Cette zone intermédiaire n’est ni un manque ni un défaut — c’est un territoire propre, fécond, qu’ils sauront habiter d’autant mieux que vous l’aurez nommé sans excuse. Les biculturels qui réussissent sont ceux dont les parents ont accepté tôt qu’ils ne reproduiraient ni leur enfance, ni celle du conjoint.

Troisième point : laissez le temps faire son travail. Beaucoup de ce que vous semez aujourd’hui ne germera pas avant l’âge adulte de votre enfant. Les rejets adolescents ne sont pas des échecs de transmission, ce sont des étapes nécessaires. La culture russe que vous offrez à votre enfant est une bibliothèque qu’il consultera quand il sera prêt. Votre travail, c’est de garantir que les livres y soient, pas de l’obliger à les lire.

Et si je peux me permettre un quatrième point hors quota : profitez. La culture russe est immense, drôle, complexe, parfois bouleversante. Ne la transmettez pas comme un devoir, transmettez-la comme un plaisir. C’est encore le meilleur moyen pour qu’elle vive dans la génération suivante. Pour les parents qui veulent aller plus loin sur la langue elle-même, je signale aussi le travail accessible de vulgarisation de premiers mots et expressions russes qui peut servir de point d’entrée familial.

L’entretien s’achève alors que la lumière baisse sur les toits gris. Pierre Aubertin se lève pour réchauffer le thé. Sa parole, durant ces deux heures, n’a jamais cherché la formule définitive — c’est sa manière, dit-il, de respecter la complexité de ce qu’il observe depuis dix-huit ans. Aux familles franco-russes qui nous lisent : il n’y a pas de transmission idéale. Il y a la vôtre, à inventer chaque semaine, dans la cuisine, au coucher, devant un sapin de Nouvel An. C’est déjà beaucoup, et c’est probablement l’essentiel.